Saturday, September 26, 2015


et pourtant, et pourtant





Issa termine son journal "Le printemps de ma vie" à la date du 2ème jour du 12ème mois de 1819, sur ce poème à l'adresse du Bouddha :


.ともかくもあなた任せのとしの暮

quoi qu'il en soit
je m'en remets à toi
fin de l'année


Un an après la mort de [sa fille] Sato, au début de l'hiver 1820, naît un troisième enfant, un garçon prénommé Ishitaro (littéralement pierre, sous-entendu indestructible comme la pierre).


.巌にはとくなれさざれ石太郎

deviens un roc
mon petit caillou
Ishitaro


Quelques jours après la naissance d'Ishitaro, en chemin vers Asano, à quelque cinq lieues de [son village] Kashiwabara, sur la route enneigée, Issa glisse et tombe. Il a une attaque et un côté de son corps est paralysé. Il doit louer un palanquin pour rentrer chez lui. Heureusement, l'attaque n'est pas très sévère et il commence à récupérer en se soignant avec du jus de navet long. Au nouvel an de l'année 1821, il compose :


.ことしから丸もふけ也娑婆の空

à partir de cette année
c'est tout bénéfice
quant à mon séjour dans ce monde corrompu


Mais peu de temps après sa guérison, le malheur s'invite à nouveau :

"Ma vieille épouse Kiku est têtue comme une mule. Chaque fois que je lui donne un conseil, ma voix n'est à ses oreilles rien d'autre que le sifflement du vent. Résultat, nos deux premiers enfants sont morts de façon précoce. Pour notre troisième enfant, redoutant que la même chose ne se reproduise, je l'ai nommé Ishitaro afin qu'il soit fort comme un roc, immunisé contre la pluie et le vent, et jouisse d'une vie longue et insouciante. J'en explique soigneusement la signification à sa mère et la met en garde de ne le porter sur son dos sous aucun prétexte avant que cent jours ne soient passés et que ce petit caillou ne soit devenu un grand roc. Pourtant, pour une raison ou une autre, alors qu'il n'est âgé que de quatre-vingt-seize jours, elle le met sur son dos. Il meurt étouffé. Quelle tragédie, en moins de temps qu'il n'en faut pour retourner la paume de la main, son joyeux sourire s'est transformé en l'expression sinistre de la mort. Le prédestiné Ishi s'avère désigner sa pierre tombale. Quels péchés ai-je donc bien commis dans une vie antérieure pour que les malheurs s'abattent ainsi sur moi ?"

cet oeillet
pourquoi s'est-il cassé ?
mais pourquoi s'est-il cassé ?


L'oeillet, par tradition, symbolise l'enfance.

Au nouvel an 1822, Issa écrit :

"Comme on prépare le potage du nouvel an avec un gâteau de riz mélangé à des légumes, on pose un bol tout chaud devant sa tablette mortuaire."

.もう一度せめて目を明け雑煮膳

juste une fois encore
ouvre tes yeux
le potage du nouvel an


Au début de l'été, Kiku met au monde un quatrième enfant, un garçon nommé Kinsaburo (kin, en or, et saburo, troisième fils). Issa est comblé d'être à nouveau père.


.片乳を握りながらやはつ笑ひ

agrippé
à son sein
son premier sourire


.草の家や子は人並に衣替え

dans la maison en chaume
le bébé, comme tout le monde,
met ses vêtements d'été


Au printemps, Kiku tombe malade. Issa, en tournée chez ses disciples, se trouve alors à Naganuma. Apprenant la nouvelle, il rentre aussitôt à Kashiwabara.

"Je me consacre au soin de ma femme souffrante, à tel point que je ne remarque même pas que les longues journées d'été sont déjà passées. Au moment où la couleur du feuillage fonce, sa mine devient pâle et sans éclat. Finalement, à l'aube du vingtième jour du cinquième mois, la fleur de sa vie tombe silencieusement et disparaît."

.小言いふ相手は壁ぞ秋の暮

seul compagnon de plainte
le mur
crépuscule d'automne


Au début de l'automne, on ouvre l'âtre, de forme carrée et inséré dan le sol, pour le premier feu :

j'ouvre l'âtre et regarde
aucun intérêt
seul


Pendant que Kiku était malade, Kinsaburo a été confié à Tomiemon, un parent lointain dont la femme avait aidé Kiku  pour les tâches domestiques. Le jour des funérailles de Kiku, Issa découvre que son fils Kinsaburo, qui était sous la garde de la fille de Tomiemon, sa nourrice, est très émacié.

"Sa poitrine est comme une planche de bois mince, sa voix est aussi faible que celle d'un moustique et ses membres maigres comme des clous. Il est léger comme une carapace de cigale, on a l'impression qu'il peut être emporté par le vent à tout moment. Comme un poisson sorti de l'eau, il peine à respirer."

Inquiet, Issa observe secrètement, le soir, la fille de Tomiemon donnant le sein au bébé. Il découvre que la nourrice feint de l'allaiter et ne lui donne que de l'eau. Bouleversé et furieux, Issa retire la garde à Tomiemon et confie le bébé à une nouvelle nourrice.

"Il n'a pas encore récupéré de la malnutrition d'autrefois mais il me fait un sourire radieux."

.門の蝶子が這へばとびはへばとぶ

le papillon à la porte
l'enfant avance à quatre pattes, il s'envole
il avance à quatre pattes, il s'envole encore


Mais Kinsaburo, de trop faible constitution, meurt à la fin de l'année.


.生残り生残りたる寒さ哉

leur survivant
survivant à tous les miens
quel froid !


Issa fête le nouvel an 1824 dans une totale solitude.


.古犬が先に立也はか参り

pèlerinage aux tombes
le vieux chien
marche devant



et pourtant, et pourtant, Issa, Moundarren, juin 2014. Traduit du japonais par Cheng Wing fun et Hervé Collet. Disponible à la FNAC.
Kobayashi Yataro (1763-1827), qui prendra pour nom de plume Issa, littéralement "un thé", c'est à dire "une tasse de thé", est né au nord du Japon, dans les montagnes de Shinano. À l'âge de quatorze ans, il part seul vivre à Edo (Tokyo), où il restera trente-sept années, raillé pour son parler montagnard et son allure de paysan. Il y deviendra maître de haïku...

5 comments:

unnu said...

Merci pour cet éclairage sur Issa.

Celeos said...

Merci de cette belle présentation, Franck. Comment ne pas être touché par cette vie remplie de murs qui vous tombent sur la tête? Allez, une petite citation de Jean Genet : « On n'est pas artiste sans qu'un grand malheur s'en soit mêlé ».

joseph said...

Beau à pleurer , mais sans désespérer !à rapprocher aussi d'un conte d'un sage chinois , sur les hasards de la vie qui font du bonheur d'un jour le malheur du lendemain et vice et versa!

Silvano said...

Quand arrive un texte, ici, ce n'est jamais gratuit. Merci.

another country said...

@ Celeos : "La souffrance est l'élément positif de ce monde, c'est même le seul lien entre ce monde et le positif." (Kafka)