Thursday, September 03, 2015




Je n'aime pas le mélange des genres, et je vous demande de me pardonner de publier sur ce blog, espace de divertissement et de frivolité, cette photo d'une insupportable, insoutenable brutalité.
Après bien des hésitations, j'ai décidé de la publier et de libérer ma parole, quitte à m'aliéner certains d'entre vous.
Depuis hier soir, je suis bouleversé, bouleversé jusqu'aux larmes. Et mes larmes ne se sont pas taries en découvrant dans la presse que 56% des Françaises et des Français se disent opposés à l'accueil des migrants, les ouvriers et les actifs étant, à en croire ce sondage, "résolument opposés à l'accueil de migrants et de réfugiés sur le territoire français."
Vous avez bien lu : résolument opposés à l'accueil de ces familles qui ne fuient qu'une seule chose : la guerre. Une guerre que nous, Européens, Occidentaux, avons contribué à créer et alimenter au gré de nos intérêts, divisions et tergiversations. Je ne veux pas ici m'étendre sur les responsabilités de l'administration Bush dans l'effet domino généré par la dernière intervention américaine en Irak. Ce n'est ni le temps ni le lieu.
Quelle poubelle la France est-elle en train de devenir, qui placerait l’écœurante fille Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle et qui plébiscite, à en croire les organismes de sondage, le rejet à la mer de ces familles contraintes de choisir entre la mort par noyade et la mort au bout d'un fusil ? 
Quelle est cette France ?  
Merci mille fois aux municipalités hongroises et allemandes, italiennes et grecques (pour ne citer qu'elles) qui ont su tendre la main et faire ce simple geste d'humanité. Merci mille fois à toutes les bonnes personnes qui, individuellement, isolément, parfois illégalement ont porté secours à leurs frères humains. Honte aux gouvernements qui ont interminablement pesé le pour et le contre pendant que des hommes, des femmes et des enfants se noyaient en mer.
Un article paru hier dans El Mundo sous la plume de Pedro Simon capture la nature profonde, jusque là apparemment invisible, de la tragédie qui se joue quotidiennement à quelques centaines de kilomètres de "chez nous".
Je vous en livre l'introduction, rapidement traduite : 
"Ce qui est normal pour un enfant de trois ans, c'est d'être au bord de l'eau en maillot de bain et non engoncé dans ses vêtements. Ce qui est normal pour un enfant de trois ans, c'est de sautiller dans les vagues et non d'être ainsi affalé sur le sable, bouche ouverte, tête sur le côté, à ausculter, dirait-on, le pouls de la planète. Si tant est qu'elle ait toujours un cœur.
Ce qui est normal pour un enfant de trois ans, c'est de jouer à faire le mort, de s'amuser à éclabousser tout le monde ; c'est de préférer les grosses vagues aux vaguelettes, de demander à son grand frère de l'enterrer jusqu'au cou dans le sable, puis de se dégager et de courir à toutes jambes vers la mer.
Ce qui est normal pour un enfant de trois ans, c'est d'être pris en photo dans un lieu comme celui-ci sans que personne n'ait besoin de pixeliser son visage.
La photo de Nilufer Demir fait désormais partie de l'album infâme de cette migration : un petit enfant échoué sur une plage comme un baleineau en culotte courte. Si nous attendions une image qui nous éclabousse d'acide, si nous attendions une image révélatrice de l'horreur de ce drame, la voici : pour certains marmots, la plage n'est pas une serviette de bain sous un parasol, c'est une tombe."

Requiescat in pace

16 comments:

joseph said...

Vous avez tout exprimé! merci de l'avoir osé!

JiEL said...

Ce n'est que normal d'avoir de telles émotions face à toute l'horreur de ce désastre humain.

Désastre au nom de QUOI ?
Une autre folie des hommes qui n'apprendront jamais que la violence engendre la violence...

Fait qu'on a dit aux nouvelles ce matin: le père de cette malheureuse famille voulait rejoindre sa sœur qui vit au Canada, à Vancouver.

De plus on a dit que ces photos seront tout aussi «coup de poing» que celles de la jeune fille nue du Vietnam et de la page couverture du Time où on voyait des prisonnier maigres des camps en Serbie (je ne suis pas certain ici..)

Encore une fois, la folie de l'Homme fait d'innocentes victimes ET ceci, inutilement et pour des raisons insensées..

** Nous sommes en pleine campagne électorale fédérale et le ministre de l'immigration s'est rendu d'urgence à Ottawa, délaissant sa campagne électorale, pour voir ce que le Canada peut faire de plus..**

MAIS, comment tous les pays civilisés, donc l'ONU, ont-ils pu laisser se produire de tels dérapages en Syrie et en Irak etc..?

Que font les autres pays musulmans pour mettre au pas leur propre congénères qui agissent au nom de cette foi «belliqueuse» ?

Finalement, UNE ou quelques photos qui ne sont que la pointe de cet iceberg d'un immense TITANIC humain. Combien ont péri et qu'on a pas vu en photo...??

Erwan et Yves said...

bonsoir,
je m'appelle Erwan, je vis avec un compagnon qui a pour prénom : Yves. vous devez être habitué à ces commentaires facétieux. il est parti ce matin en voyage et ne lira ce texte qu'à son retour. bien souvent, je l'accompagne "silencieusement" dans ses échanges sur ce blog. aussi, sans le moindre doute, je sors de ma réserve par timidité pour vous exprimer notre reconnaissance et notre admiration pour oser manifester avec autant de respect et d'humanité votre écœurement.
non, nous ne vous tournerons pas le dos ou vous mépriserons pour cet acte courageux.
soyez-en remercié.

La discorde est le plus grand mal du genre humain,
et la tolérance en est le seul remède.
Voltaire.

Celeos said...

Comment en vouloir à mes amis blogueurs d'avoir fait un choix qui n'est pas le mien ? Non par indifférence : on connaît mes positions sur la Grèce, sur l'accueil des réfugiés au sujet duquel mes amis grecs n'ont jamais hésité tans il connaissent, eux aussi, depuis longtemps, le contenu du terme exode.
Je n'ai pas publié au sujet de cette tragédie car il me semble qu'il existe une distorsion entre le pouvoir émotionnel de l'image qui ferait qu'un événement aussi tragique soit-il, apparaît subitement insupportable, et la réalité qui fait que tous les jours, sans qu'on ait forcément d'images, 40 000 enfants dans le monde meurent de faim et de malnutrition. Et des bombardements, partout où les conflits ne distinguent plus, et depuis trop longtemps, destruction des infrastructures et destruction des populations.
Oui, Franck, vous avez bien fait de publier cette photo. Elle est effectivement insupportable, comme chaque fois que l'inhumanité est à l’œuvre. Et chacun est en droit de donner du sens à son blog selon sa sensibilité. Que nul ne vous le reproche.

another country said...

Merci de votre intervention, Erwan (quel beau prénom !)

J'espère vous retrouver bientôt (et fréquemment) sur ces pages.

unnu said...



J’ai eu une enfance heureuse, protégée, une adolescence longue,
pleine de questions et sans problème majeur.
Les deux bercées par une ambiance, une parole, un vécu,
tourné vers l’amour du prochain.
Encore aujourd’hui, mon premier cercle baigne dans ce climat, sain, respectueux, curieux, constructif.
Tout autour de moi, je vois des familles, des amis, des communautés, des tributs, qui aspirent à ce bien être.
J’aime ce mode de vie simple, et généreux.
Je le souhaite à chacun.

Mais, au de-là de ces groupes de chaleurs humaines,
la nature humaine brut survit avec l’esprit de domination pour unique horizon.
Des hommes surnagent, la rage dans le sang, ils ne pensent pas,
ils foncent avec leur narcissisme comme bannière.
Pour eux, La compassion est une faiblesse,
ils ne comprennent pas que l’union fait notre force.
Pour eux, la connaissance est une perte de temps,
ils ne comprennent pas qu’elle fait notre richesse.
Seul la puissance les guides, la puissance de l’argent, la puissance physique, la puissance matériel, la puissance sexuelle….
C’est cette minorité de frères qui par leur violence donnent le ton aux vicissitudes de ce monde.

Pleurons, avec les parents de ses enfants, immolés, torturés, tués, mutilés.
Pleurons avec nos frères qui rêvent d’un monde meilleur
et à qui l’on sert de la soupe populaire coupé d’eau.
Pleurons avec nos frères indignés,
car nos banques bafouent la démocratie.
Pleurons car tout autour de nous, insidieusement,
les barrières du totalitarisme se relèvent.

Que nos pleurs montent à leurs oreilles,
les empêchent de dormir et éveil en eux la compassion....le 25avril2011....
Début de la guerre en Syrie....

Yann said...

La photo de ce petit bonhomme me boulverse et me hante depuis ce matin et je me retrouve à 200% dans votre texte.
Merci.

another country said...

The E.U. Reacts to Images of a Drowned Syrian Boy, The New York Times, The Opinion Pages, September 3, 2015 (L'U.E. réagit aux photos d'un enfant syrien mort par noyade)

Silvano said...

Nous avons fait le même choix, je le constate, comme j'ai maintes fois constaté notre communauté de pensée. J'ai mal à la France, comme vous, mais vous signale qu'il y a tout de même des français d'honneur : ainsi,Place des Fêtes à Paris, de très nombreux parisiens se pressent dans le gymnase pour apporter leur aide aux réfugiés (et non pas "migrants", terme générique facile employé par les médias.

Silvano said...

@Celeos : "'il existe une distorsion entre le pouvoir émotionnel de l'image qui ferait qu'un événement aussi tragique soit-il, apparaît subitement insupportable, et la réalité qui fait que tous les jours, sans qu'on ait forcément d'images, 40 000 enfants dans le monde meurent de faim et de malnutrition."
Bien sûr, bien sûr, mais il aura fallu, hélas, cette image tragique pour ouvrir les yeux à des populations aveugles. Le sort des migrants a entaché mon été 2015, et je n'avais pas besoin de ça pour prendre conscience. Mais combien sommes-nous ?

JiEL said...

Pour une fois cher «Silvano», je suis entièrement d'accord avec vous.

J'y repensais à ce jeune Aylan et je voyais mon petit-fils Édouard, 3 ans aussi, à sa place et combien cette tragédie me dévasterait et me crèverait le cœur de grand-père.

Un enfant innocent avec une telle fin tragique ne laisse PERSONNE indifférent. Oui, il y en a tellement d'autres inconnus qui subissent le même sort mais UN seul a suffit pour faire réagir le MONDE entier.

Si sa mort médiatisée peut faire bouger le MONDE alors bien nous en fasse et que ce petit Aylan ne soit pas mort en vain..

Mon cœur de grand-papa comprend et saigne..

another country said...

Le pouvoir d'une photo n'est jamais "émotionnel". Si son pouvoir se résume à cette seule dimension, c'est une mauvaise photo. Elle sort dès lors du champ de la photographie pour s'inscrire, comme les clichés des paparazzi, dans les registres nauséabonds du sensationnalisme et du misérabilisme, matière première périssable de la presse à scandale. Son effet émotionnel s'édente, s'estompe et se dilue rapidement car l'actualité n'attend pas. Un drame, une monstruosité chasse l'autre.

Lorsqu'en faisant le tour du monde une photo bouleverse la totalité des habitants de la planète, c'est qu'elle nous assène un non-su ou un non-dit, qu'elle nous révèle autre chose sur nous-mêmes ; qu'elle dépasse la simple restitution d'une réalité visible, d'une émotion légitime mais brute pour atteindre un essentiel, peut-être refoulé ou ignoré, présent en chacun d'entre nous, qu'elle réveille en nous une pulsion primale, clanique émoussée par des siècles de domestication sociale. En ce sens, certaines photos, certaines images nous accouchent non d'une seule émotion réactionnelle mais de notre humanité profonde, d'un sens d'une appartenance le plus souvent tapi, enfoui, relégué au plus profond de notre cerveau reptilien, étroitement tenu en laisse par les exigences du groupe, la pression sociale et, osons-le, nos petitesses, nos lâchetés et nos égoïsmes.

Je pense en écrivant ce commentaire à cette photo d'une petite fille hurlant de terreur, brûlée par le napalm, courant nue sur une route du Viêt-nam. Nous ne l'avons pas oubliée. Elle est devenue symbole, icône. Elle nous parle de la guerre, elle nous parle de notre cécité, de notre égoïsme et de notre indifférence, elle nous parle de nous-mêmes et de notre capacité infinie à infliger aux autres la mort et la souffrance. Lorsqu'en faisant le tour du monde une photo bouleverse à ce point la totalité des habitants de la planète, c'est qu'elle cesse d'être photo et qu'elle est devenue miroir. C'est pour cette raison que la distorsion que vous évoquez ne s'applique pas à l'insoutenable tableau de ce petit garçon de trois ans échoué sur une plage comme "un baleineau en culotte courte". Primo Levi écrivait : "Cela prouverait que l'homme, l'espèce humaine - nous, en un mot - avons la capacité de construire une masse infinie de douleur, et que la douleur est la seule force qui se crée avec rien, sans frais et sans efforts. Il suffit de ne pas voir, de pas écouter, de ne rien faire."

JiEL said...

Bien dit cher ami AC...

Celeos said...

Je comprends votre émotion, Franck, et je la partage. Ce n'est pas le lieu d'argumenter sur ce sujet trop sensible actuellement. Puisse votre indignation participer à cette levée des consciences, notamment en France qui doit se montrer à la hauteur de ce qu'on attend d'elle.

Anonymous said...

Merci
Marcel

Hauts Maux said...

je partage ton émotion !!!!