Saturday, September 12, 2015


Study Street Scene, 9x12in, mixed media, 2012 by Daniel Ochoa
Study Street Scene, 9x12in, mixed media, 2012 by Daniel Ochoa


Un rien
nous étions, nous sommes, nous
resterons, en fleur :
la rose de rien, la rose de
personne.


- Paul Celan, Psaume  (1963)

12 comments:

unnu said...

Les roses de la vie éclosent, fanent et meurent. Nous venons de la terre et nous y retournons . Entre les deux nous nous agitons et nous avons l'impression d'être.
En fait nous ne sommes que des ombres fugaces, qu' une trace de pinceau sur la toile.

another country said...

Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux :
un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ;
un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ;
un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser.

- Ecclésiaste 3.1

... mais le poème de Paul Celan, La rose de personne, concerne plus directement l'Holocauste et la Déportation. J'aime à penser qu'il décrit parfaitement la déportation, longtemps occultée, des homosexuels, leur assassinat dans les camps nazis puis, pendant des dizaines d'années, leur second assassinat dans la mémoire collective.

unnu said...

Le triangle rose
Un angle derrière les barbelés
Un angle pour la souffrance
Un angle oublié dans le silence.

another country said...

Oui nous sommes là
bloc de bannis de la mémoire des justes
neige étrangère sous la neige des Juifs
neige noire
noire neige noircie des cendres
de la honte
neige salie
de la grenaille de l'offense

Nous sommes là
qui n'occupons nul espace
ne pesons rien dans nul espace
sous la neige vénérable des Juifs
des Tziganes et des Débiles
la neige retombée priante
ou non
la neige mêlée de fins cristaux de chair-
charbon
la neige lente et lourde infiniment
la neige lente et lourde éternellement
la neige fusillée
aux champs de tourbe noire-allemande

- André Sarcq, La guenille

Celeos said...

Je suis sans voix.

Saxo said...

Vous m'avez plombé le week-end :o(

unnu said...

J'ai les tripes nouées
Je ne pensai pas que l'on pouvait écrire un poème aussi noir et aussi vrai.

another country said...

Ci-dessous, l'intégralité du poème d'André Sarcq :


La guenille

André Sarcq



A Jo et à Pierre Seel

Aux homosexuels massacrés par les nazis


Et ne nous prie plus
Dieu
ne nous prie plus

Ne tourne plus vers nous ta prière
autistique
car nous sommes coulés dans le
non
encastrés dans l'a
privatif
de nom
de linceul
et de mémoire

Notre mode n'est pas
d'être
n'a pas d'être

Notre mode
est l'apnée perpétuelle
d'une falaise de larmes
pétrifiées
l'apnée perpétuelle
d'un bloc brûlant de basalte sans bouche
l'apnée tombeau du cri
jamais jailli

jamais

Ne nous prie plus

Car nous n'avons que faire
de ta prière
car ton Amour
nous indiffère

Oui nous sommes là
bloc de bannis de la mémoire des justes
neige étrangère sous la neige des Juifs
neige noire
noire neige noircie des cendres
de la honte
neige salie
de la grenaille de l'offense

Nous sommes là
qui n'occupons nul espace
ne pesons rien dans nul espace
sous la neige vénérable des Juifs
des Tziganes et des Débiles
la neige retombée priante
ou non
la neige mêlée de fins cristaux de chair-
charbon
la neige lente et lourde infiniment
la neige lente et lourde éternellement
la neige fusillée
aux champs de tourbe noire-allemande

Ne nous prie plus
Ne nous prie plus c'en est assez

Amants des hommes effacés
des longs registres du martyre
nous piétinons dans un non-être
couvert des flots de notre sang

Notre sang monte à nos chevilles

Interminable troupe muette
pressée jusqu'à la résorption
nous migrons vers le point sans nom
qui abolira tous les noms

Et le chiffon
non la fleur
le lambeau non la rose
la guenille
la guenille souillée
la guenille de tombereaux d'âmes
la guenille agonie de personne et de
rien
la guenille couronne notre piétinement

Notre avenir parmi les hommes
est de n'être pas advenus

Notre avenir parmi les hommes est le
mutisme
de la couche supérieure des Juifs et des Tziganes
(fleuris au chaud entre nos ombres
O mémoire abolie
du tendre peuple des Débiles)
notre avenir a
privatif
est dans notre absence de fils
et la honte des survivants
est dans le silence qu'on garde
comme un fourreau froid au vacarme
sur notre triangle de sang

Nous fûmes les vivants du Livre
nous fûmes les honnis du Livre où racine
la flétrissure
rameau honni fûmes
broyés
avec notre racine dure
même chair et même hachis
mais dans la cendre et dans la
neige
les cristaux furent bien triés
la séparation
restaurée
l'honneur
bibliquement compté

Quels fils prendront quelle parole
prendront la sente d'une langue
greffée
dans notre bouche vide

Quels fils et sinon
quelle trace de notre ossuaire
quelle empreinte innombrable à nos corps
dévastés

Notre charnier rayonne d'un silence
insatiable

Amants des hommes
amants des hommes levez-vous

Et Dieu peut-être
nous prie

Dieu heureux de l'ordre
qui règne dans les familles
peut-être vers nous penche sa Trinité

Trois fois niés nous le nions
Nous nions sa prière
Nous la nions et renions enrochés dans
Schirmeck

Ici

Schirmeck

Alsace

Ici

abattoir éponyme

Ici

éternellement

un enfant

de dix-huit ans

hurle

la tête

dans un seau de fer-blanc

hurle

nu

au centre d'un carré d'esclaves

Un chien

fou

lui a arraché

le sexe

D'autres

le déchirent

de tous côtés

L'enfant

hurle

et son amant

parmi les esclaves

supplie

détruit supplie

qu'il meure

et l'emporte

en sa mort

loin du rire

des bourreaux

Ici

Schirmeck

éternellement

Ici

éternellement

Jo.


-- La Guenille, André Sarcq, Actes Sud, 1995

another country said...

Le poème "La guenille" fait référence à la terrible expérience vécue dans le camp de concentration de Schirmeck par Pierre Seel, jeune déporté homosexuel français, raflé par la Gestapo.

Pierre Seel a retracé son calvaire personnel dans un livre co-écrit avec Jean Le Bitoux, "Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel".

Je reproduis ci-après l'extrait (Un assassinat barbare) auquel le poème d'André Sarcq fait directement allusion.

another country said...

Un assassinat barbare

Des jours, des semaines, des mois passèrent. De mai à novembre 1941, je vécus six mois de la sorte dans cet espace où l'horreur et la sauvagerie étaient la loi. Mais je tarde à évoquer l'épreuve qui fut la pire pour moi, alors qu'elle se passa dans les premières semaines de mon incarcération dans le camp. Elle contribua plus que tout à faire de moi cette ombre obéissante et silencieuse parmi d'autres.

Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l'appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l'appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J'imaginais qu'il allait encore nous assener sa foi aveugle dans le Reich assortie d'une liste de consignes, d'insultes et de menaces à l'instar des vociférations célèbres de son grand maître, Adolf Hitler. Il s'agissait en fait d'une épreuve autrement plus pénible, d'une condamnation à mort.

Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans. Je ne l'avais pas aperçu auparavant dans le camp. Etait-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avaient précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J'avais prié pour qu'il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s'embuèrent de larmes. Il n'avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès-verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s'était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j'ai totalement oublié le contenu de l'acte de mise à mort.

Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau en fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d'abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d'horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu'il perde très vite connaissance.

Depuis, il m'arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n'oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi donc se taisent-ils encore aujourd'hui ? Sont-ils donc tous morts ? Il est vrai que nous étions parmi les pus jeunes du camp, et que beaucoup de temps a passé. Mais je pense que certains préfèrent se taire pour toujours, redoutant de réveiller d'atroces souvenirs, comme celui-ci parmi d'autres.

Quant à moi, après des dizaines d'années de silence, j'ai décidé de parler, de témoigner, d'accuser.

Source : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, éditions Calmann-Lévy, Paris, 1994.

unnu said...

Merci pour ces textes je ne ferai pas de commentaires pour leur laisser leurs forces

yves said...

Saxo a raison : pour plomber, ça plombe.
N'empêche que je trouve exceptionnel de pouvoir lire beaucoup de rigolades dans votre blog et juste au détour d'une image, des textes d'une vérité bouleversante criant de véracité, de réalité que beaucoup trop de gens ignorent ou ne veulent pas entrevoir. ÇA EXISTE ENCORE !