Sunday, October 11, 2015




"Des Siciliens célibataires qui s'établirent à Rome, autour de 1930, huit au moins, si ma mémoire est bonne, louèrent des maisons meublées dans des quartiers peu bruyants et peu fréquentés ; presque tous échouèrent près de monuments insignes, dont ils ne connurent jamais l'histoire, ne remarquèrent pas la beauté, et que parfois ils ne virent même pas. Que de choses échappèrent à leur œil anxieux de découvrir la femme désirée, au milieu de la foule qui descendait du tram ? Coupoles, portails, fontaines ! Chefs-d'oeuvre qui, avant d'être réalisés et achevés, avaient plissé des années durant le front de Michel-Ange ou du Borromini : vous ne réussîtes point à retenir, fût-ce un instant, le regard mobile et noir de l'hôte méridional !
Par un souci de vérité que réclame mon métier de chroniqueur, je dirai que ces célibataires siciliens étaient plutôt laids, sauf un, Antonio Magnano, qui était très beau. En 1932, il avait vingt-six ans, et ses photographies, exposées Place d'Espagne, arrêtaient même la femme entre deux âges, chargée de paquets, qui  tirait, de la même main dont elle venait de le corriger, un marmot tout en pleurs. Une douceur irrésistible émanait de son visage olivâtre, puissamment assombri par la barbe, très fin cependant, où les cernes des yeux, le haut des joues, accusés par l'ombre que projetaient les longs cils, semblaient baignés de larmes. La femme la plus tourmentée, la plus hystérique, près de lui, taciturne, était prise de ce bâillement qui détend les nerfs, et qui incite à se lever de la chaise pour s'étendre sur le divan, à se lever du divan pour s'étendre sur le lit. Un observateur superficiel et envieux aurait pu se consoler en se disant que les femmes s'ennuyaient avec Antonio. Quelle grossière erreur ! Les femmes se sentaient dominées et, en même temps, plongées dans une béatitude parfaite. A côté de lui, elles brûlaient d'un feu délicieux, souffraient, devenaient folles avec une suavité si profonde qu'il semblait qu'une grave anomalie se fût emparée d'elles. Alors, elles confondaient plaisir et douleur, en cette absence totale de discernement qui est le seul état où un être ose dire tout haut : "Je me sens heureux."
Ses amis au visage ingrat respectaient Antonio ; ils l'auraient même envié, et peut-être haï, si, sous l'empire et l'influence des femmes qu'ils fréquentaient, eux aussi, sans le savoir, n'avaient été amoureux de lui. Tandis que leurs victoires sur les femmes semblaient arrachées à la suite d'une mauvaise action, celles d'Antonio, au contraire, semblaient résulter d'un étrange réconfort qu'il communiquait à ses victimes ; et le secret de ses succès, succès si différents des leurs et même tout opposés, les attirait à tel point qu'ils mettaient la sonnerie de leur réveil à cinq heures pour sortir de bon matin et surprendre Antonio à sa douche. Là, de multiples raisons d'amertume les attendaient. Devant ses membres d'athlète, adoucis par une pâleur lymphatique et veloutée, comme si, en quelque endroit où se trouvait son corps, une mystérieuse lumière était dirigée d'en haut sur lui, les amis, surtout Luigi d'Agata et Carlo Fischetti, étaient saisis d'un malaise où, d'une manière trouble, se cachait une certain dégoût d'eux-mêmes."
- Vitaliano Brancati, Le bel Antonio (1949). Traduit de l'italien par A. Pierhal