Monday, December 21, 2015





Il fut un temps, pour la plupart d'entre nous, où le jour de Noël, entourant comme d'un cercle magique tout notre univers limité, ne nous laissait rien à regretter ni à rechercher ; où ce jour rassemblait tous nos plaisirs, toutes nos affections, tous nos espoirs familiaux, groupait tout, choses et êtres, autour de la flambée de Noël et rendait complète la petite image qui se reflétait dans nos jeunes yeux étincelants.
Il vint un temps, bien trop vite peut-être, où nos pensées franchirent d'un bond cette étroite frontière ; où il fut une personne (très chère, pensions-nous alors, très belle et d'une perfection absolue) qui manquait à la plénitude de notre bonheur ; où notre absence était pareillement ressentie (ou du moins le pensions-nous, ce qui revenait presque au même) devant l'âtre auprès duquel était assise cette personne le jour de Noël ; et où nous entremêlions le nom de cette personne à toutes les couronnes et à toutes les guirlandes de notre vie.
Ce fut l'époque des lumineux Noëls visionnaires qui se sont depuis longtemps envolés loin de nous pour ne plus reparaître que faiblement, après une pluie d'été, parmi les plus pâles franges de l'arc-en-ciel ! Ce fut l'époque des plaisirs extatiques dus à ce qui devait être mais ne fut jamais, à ce qui pourtant était rendu si réel par notre robuste espérance qu'il serait difficile de dire aujourd'hui quelles réalités accomplies depuis lors ont été plus puissantes !
Soyez les bienvenues, aspirations d'antan, étincelantes créatures d'une imagination ardente, venez occuper votre place à l'abri sous le houx ! Nous vous reconnaissons, la vie ne nous a pas encore détaché de vous. Soyez les bienvenus, projets et amours d'antan, quelque éphémères que vous ayez été, venez occuper votre niche parmi les lumières plus stables qui brillent autour de nous. Soyez les bienvenues, toutes choses qui furent jamais réelles pour nos cœurs ; et pour la sincérité qui vous rendit réelles, grâces soient au Ciel !
Bienvenue à tout ! Bienvenue, pareillement, à ce qui a été, à ce qui jamais ne fut et à ce qui est notre espoir pour l'avenir ; prenez place autour de la cheminée de Noël où s'assemblent, le cœur ouvert, tous ceux qui sont.
Le jour de Noël, nous ne voulons rien exclure du coin de notre feu, rien.
Que toute dureté et toute méchanceté soient chassées des temples de nos dieux domestiques, mais que nos souvenirs soient tendrement accueillis et encouragés ! Ils font partie de cette saison et de tout ce qu'elle a de réconfortant et de paisiblement rassurant ; ils font partie de l'événement historique qui a rassemblé jusque sur la terre les vivants et les morts ; ils font partie de l'ample bienfaisance, de la bonté que trop d'hommes se sont efforcés de déchirer en étroits lambeaux.
-- Charles Dickens, La Maison d'Apre-Vent, Récits pour Noël et autres (Bibliothèque de la Pléiade), traduit de l'anglais par Sylvère Monod. Ed. Gallimard, 1979.


2 comments:

Celeos said...

Très beau texte.

another country said...

The Spirit of Christmas Past.

Chez Folio, un petit opuscule (2 euros) intitulé "Au pied du sapin", contes de Noël de Pirandello, Balzac, Andersen, Dickens, Maupassant...