Monday, April 10, 2017


Le Vel' d'Hiv'
un nouveau détail de l'Histoire


Même un paysage tranquille ; même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe ; même une route où passent des voitures, des paysans, des couples ; même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration.
Le Struthof, Oranienburg, Auschwitz, Neuengamme, Belsen, Ravensbrück, Dachau, furent des noms comme les autres sur les cartes et les guides.
Un camp de concentration se construit comme un stade ou un grand hôtel, avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence, sans doute des pots-de-vin...

Les architectes inventent calmement ces portes destinées à n’être franchies qu’une seule fois...
Pendant ce temps, Burger, ouvrier allemand, Sterne, étudiant juif vivant à Amsterdam, Schmulszki, marchand de Cracovie, Annette, lycéenne de Bordeaux, vivent leur vie de tous les jours sans savoir qu’ils ont déjà, à mille kilomètres de chez eux, une place assignée.
Et le jour vient où leurs blocs sont terminés, où il ne manque plus qu’eux.
Raflés de Varsovie, déportés de Lodz, de Prague, de Bruxelles, d’Athènes, de Zaghreb, d’Odessa ou de Rome, internés de Pithiviers, raflés du Vél’ d’Hiv’, résistants parqués à Compiègne, la foule des pris sur le fait, des pris par erreur, des pris au hasard se met en marche vers les camps.
Trains clos, verrouillés, entassement des déportés à cent par wagon, ni jour ni nuit, la faim la soif, l’asphyxie, la folie. Un message tombe, quelquefois ramassé. La mort fait son premier choix. Un second est fait à l’arrivée dans la nuit et le brouillard.
Aujourd’hui, sur la même voie, il fait jour et soleil. On la parcourt lentement. A la recherche de quoi ?
Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.
- Nuit et Brouillard, Jean Cayrol, 1955. Texte intégral ici (pdf). Le film éponyme d'Alain Resnais est disponible en version intégrale (25 min.) sur YouTube.





Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

- Primo Levi, Si c'est un homme, 1947

6 comments:

chrisbard said...

Afin de ne jamais oublier, car le danger rôde toujours, voir ce film absolument !

Esta Noche said...

Malheureusement, certains ont la mémoire courte (ou sélective).

joseph said...

Je me souviens d'un célèbre avocat français, pas avare de coup d'effets de manches, dont le fantasme était de devoir assurer la défense d'Hitler ! et puis je pense à la chanson de Goldman sur "si j'avais été allemand" et aussi Victor Hugo " Ah ne jugeons personne" et j'aurais envie de dire , surtout s'il ne peut plus se défendre ! il y a eu probablement des sbires avides de vengeance , voire de profits potentiels, mais n'y en a t'il pas eu aussi qui n'ont eu de choix que d'obéir, comme on disait au Moyen Age, choisir entre la francisque ou le cimeterre!

Esta Noche said...

Mon grand-père habitait à Vichy pendant la guerre. Il était imprimeur et, pendant toute la durée de l'Occupation, il a fabriqué des faux papiers destinés aux clandestins et aux Résistants.

Son imprimerie était située à quelques centaines de mètres des hôtels où logeaient Pétain et sa cohorte d'affidés au régime nazi.

Pendant trois ans, il a lui-même livré plusieurs fois par mois ces documents falsifiés à des contacts de la Résistance dans un petit café qui existe toujours (face à la gare SNCF) et où, à l'occasion, lorsque je reviens sur les lieux de mon enfance, je prends plaisir à aller boire un verre à sa mémoire.

Mon grand-père avait cinq enfants. Comme "Le père tranquille", il a agi à la barbe des autorités françaises, des nazis mais également de son épouse, qui n'a découvert son activité clandestine qu'à la fin de la guerre. Ma grand-mère ne lui a d'ailleurs jamais pardonné d'avoir fait courir, sans même l'avoir consultée, ce péril mortel à toute sa famille. Il ne fait aucun doute que ma grand-mère et ses enfants auraient, comme tant d'autres, fini leurs jours à Auschwitz s'il avait été démasqué. Quant à mon grand-père, dieu seul sait quel sort la Gestapo lui aurait réservé !

Le Front national est une insulte à la mémoire de celles et ceux qui ont risqué ou donné leur vie pour éradiquer les idées pestilentielles qui ont produit les cataclysmes que l'on sait et qui germent à nouveau en Europe.

roijoyeux said...

Dédiabolisation... en fait chassez le naturel et il revient au galop, merci Esta Noche pour ce rappel

Esta Noche said...

Il est encore fécond, le ventre...